la mangrove du Sine Saloum
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Souvenirs de voyage

En un temps très lointain, nous naviguions lentement en zone très côtière de façon plutôt monotone, à l’aplomb du relief rocheux. Soudain, sitôt le cap franchi, un arbre isolé apparut, insolite décor de verdure perdu au milieu des flots agressifs, à la fois ridicule en ces lieux mais fier et insensible à leurs assauts.
En tel cas, cette première fois où il découvre ce phénomène, le voyageur non averti ne peut que s’étonner et s’interroger sur le champ: mirage ou image vraie ?
Cela se peut-il, comment et pourquoi ?
Ainsi en fut-il pour moi-même lors d’un premier séjour aux Antilles.
En fait, dans cette zone de balancement des marées
et à la limite de salure des eaux, il s’agissait probablement de
l’amorce de formation d’une mangrove,
un étrange écosystème aussi
précieux que riche tant il favorise
l’implantation, l’expansion par la sédentarisation de la biomasse locale.

Histoires de mangrove

Ces modifications du littoral sont courantes en Afrique et, fort justement ce grand désordre d’une végétation aussi dense, anarchique ou...luxuriante, émergeant des marais et de la vase, ce monde étrange que l’on nomme alors mangrove, telle celle du delta du Sine Saloum, surprend, étonne le voyageur qui la découvre.
L'exotisme surgit aussitôt.
Il s’interroge aux fins de savoir comment ces plantes peuvent pousser et survivre dans ces eaux à si forte salinité, et plus encore, en zone de delta, dans l’eau de mer ?

*
Il en est ainsi dans la nature pleine d’imagination quand, parfois,
certains éléments inertes du milieu naturel,
comme la terre et l’eau, s’associent magiquement et créent un univers vivant là où il n’y avait rien, pas de vie végétale ou animale : presque le néant. Alors, ils favoriseraient, semble-t-il, l’installation exubérante d’espèces végétales puis se développerait peu à peu une véritable colonisation ....animale.

Particulièrement, au Sénégal et au nord de la Gambie, séjournant dans le secteur de Sokone,
j’ai pu découvrir et apprécier l'immense mangrove du delta du Sine Saloum
si favorisée par le caractère fortement vaseux-marécageux de ses rives.
La zone s’avère donc très propice à la prolifération des palétuviers, les mangles rouges ou noirs (Rhizophora mangle).

Ces arbres tropicaux pouvant atteindre 30 mètres apparaissent aussitôt
très originaux.
En effet, d’une part, ils s’adaptent à la forte salinité des eaux due aux marées et,
par ailleurs, savent compenser astucieusement la faible teneur en oxygène du substrat nourricier alimenté en permanence par du limon très fin et fertile.

*

Cette "plantation" engendre anarchiquement des entrelacs impressionnants de racines émergentes, très aériennes dont certains artistes savent d'ailleurs exploiter les formes bizarres pour en faire des objets tout aussi étranges
en un statuaire ligneux de silhouettes d’animaux d'autres univers !...

Excellents jardiniers, ces « arbres-échassiers » s’affirment encore par des spécialisations vraiment uniques qui expliquent bien leur prolifération aisée. Etrangement, leurs graines germent sur l’arbre.
Ainsi, elles produisent bientôt de nouveaux plants lesquels se détacheront plus tard pour s'autotransplanter aisément parmi le fatras issu du sédiment vaseux.
De la sorte, sans cesse, la mangrove se renforce aléatoirement mais protège
assurant efficacement la résilience d'un littoral et de tout son écosystème
devenant très sensibles face aux éléments déchaînés pas toujours prévisibles que sont cyclones et tsunamis.

*

Une descente en pirogue au sein de "L’ENFER VERT" des...autres

Se rapprochant sans cesse de la rive,
notre pirogue intruse glisse doucement, provoquant des fuites soudaines
en chaîne, que trahissent les remous superficiels de nageoires inquiètes.
C’est une vraie forêt humide que nous découvrons en descendant
le premier bolon
.
Peu à peu, une pesante moiteur s’en dégage.
Puis, à notre approche pourtant silencieuse, le calme s’établit aussitôt et ce berceau de la vie marine semble tomber dans une torpeur suffocante
car la riche avifaune si omniprésente de sa forêt marécageuse, soudain, se tait.
Enfin, timidement, un oiseau plus audacieux, quelque guetteur ?...
reprend son chant tandis que d’autres, alors rassurés, y ajoutent leurs cris aigus
en un concert sans harmonie. Criailleries cacophoniques !!!
C'est un tam tam de brousse...de haut niveau, assez différent !


La vie bruyante des hôtes de la mangrove retrouve ainsi librement son rythme et sa sérénité en ce royaume animal si protégé et plutôt "hors du temps"
du fait de son caractère très sauvage, apparemment hostile pour les humains,
et aussi, de ses obstacles innombrables.
Un réseau labyrinthique de canaux, les "bolons" typiques, se crée au sein duquel
un sacré fil d'Ariane serait vraiment indispensable au néophyte
pour y naviguer sans s'exposer... à y errer vainement !

De vrais arbres, les pieds sans les eaux brunes.

Deux mondes qui trouvent donc réel avantage mutuel à vivre ensemble, et s’accordent étroitement en parfaite harmonie.
C'est le limon fertile qui fait pousser les arbres. En retour, les arbres fixent ces limons par leurs racines.
Très vite, par grappes semi immergées, des huîtres colonisent ces racines,
en leurs sections aériennes et,
entre ces inextricables réseaux de racines ayant à peine atteint le substrat léger, se cachent confortablement en une relative sécurité,
les petits poissons et alevins des innombrables nurseries de la mer.

*

D'autres éléments très actifs font partie du "chantier de l'entreprise-mangrove".
A leur tour, en jardiniers-magiciens,
vent et oiseaux, qui transportent des graines. interviennent positivement.
Les scientifiques supposent que certaines semences ont pu aussi parvenir par
les alluvions des fleuves Sine et Saloum.
Mais, tout cela n’est possible que si le climat est particulièrement favorable à la croissance des plantes concernées.

*

Ainsi, la mangrove devient-elle souvent l’aspect typique des régions estuariennes soumises à de tels climats.
C’est précisément le cas en Afrique, aux Antilles etc.
Assurément, les climats tropicaux et équatoriaux s'affirment très propices à l’établissement de ces forêts amphibies mais, toujours,
la condition vraiment essentielle reste qu'elles se trouvent situées
dans une zone à marées.

*

Tous les mêmes processus se répètent ainsi.
A longueur d’années, il se produit une intense érosion des sols due à d’abondantes quantités d’eaux de ruissellement. Elles-mêmes sont consécutives à de très fortes précipitations périodiques mais qui durent. Ces masses d’eau arrachent de grandes quantités de sédiments vaso-argileux puis les entraînent.
Ainsi s’accumulent progressivement des masses alluvionnaires mais, considérables, qui sont déplacées, charriées et recouvrent de plus en plus les zones peu pentues où, à un moment, leur course s’achève,
parce que le courant faiblit, puis cesse de les véhiculer.
Vient alors la fin du voyage quand
ces limons chargées de matières organiques se déposent enfin
dans le jardin de la mer.

*

La mangrove s'avère une immense réserve naturelle décidée par Dame nature et non par les humains !
De ce fait, le paysage se trouve sans cesse modifié.
En permanence, c'est la configuration du relief qui est remodelée par l’apport important de nouveaux dépôts sédimentaires.
Bientôt, un autre littoral sablo-vaseux se dessine, se construit et
étend le domaine végétal.
Peu à peu, il enfouit une côte plus ou moins rocheuse ou simplement détritique qui était trop érodée. Alors, sur ces limons, qui offrent une naturelle richesse minérale, se produit vite une véritable explosion végétale et pourtant,
sur des terres baignées.... par l’eau salée!

*
Protecteur des côtes, ce domaine vert de 250 000 hectares est un monde à part, impénétrable et plutôt hostile, pour l’homme, mais quel refuge pour certains animaux!

Perché au faîte des mangles les plus élevés et attendant la marée favorable, un héron géant Goliath si rare, épie avec vigilance .


Envol instantané de 3 pélicans que l'intrusion de notre pirogue dérange.

D ’une expression à la fois belle et terrifiante,
certains qualifient la mangrove "d’enfer vert ». Et c’est à juste titre!
En effet, ils la jugent très inhospitalière pour les humains, déjà en raison de sa complexité végétale qui la rend impénétrable,
et la craignent assez, aussi pour l’instabilité de son sol vaseux.
De plus, ils redoutent son atmosphère lourde sans trop d'oxygène,
le harcèlement des insectes indésirables qui y prolifèrent en multitudes infinies, voire la présence d'autres animaux qui grouillent dans la végétation si dense.

Ce gros lézard insectivore est le margouillat qui grimpe jusque sur les toitures

*

Quand on a débarqué sur ce sol vaseux puis pénétré dans ce vaste domaine des arbres marins, on s'enferme peu à peu derrière un mur végétal plutôt opaque. Aussi, peut-on se sentir mal à l’aise, à la seule vue de ces énormes racines sombres et plongeantes des palétuviers, telles de hideuses pattes géantes et difformes qui, par milliers, recherchent la terre et l’eau.


Etonnamment, par une fantastique faculté d’adaptation, ces mangles sont capables d’exsuder le sel absorbé, par leur feuillage, comme s’ils en « transpiraient ».
Drôles d’échasses que ces racines d’abord aériennes,
ensuite marines et enfin, souterraines!
Avec humour, les spécialistes qualifient autrement la mangrove:
elle devient la végétation « mille-pattes ».
Les crabes ucas, violonistes et autres y ajoutent les leurs ...si véloces
pour regagner les terriers !

Sa grosse pince encombrante protégeant l'abdomen, le crabe violoniste mâle fait face à l'intrus pour défendre son terrier si proche. Elle serait le...violon et la petite pince...l'archet( humour scientifique)
Aux Antilles, ce crustacé se nomme "cé ma faute"car il évoque
le pénitent battant sa coulpe. CLIQUEZ sur l'image !

En cet univers vierge, la densité de vie atteint les plus fortes limites. L’adage qui conviendrait le mieux pour le caractériser pourrait donc être:
« A végétation luxuriante, faune exubérante ! » tant ici, la vie foisonne. Un petit univers d'organismes encroûtants et fouisseurs règne ici: bryozoaires, éponges, vers, crevettes et crabes fourmillent.
Dans cette zone en retrait des grandes passes, toutes sortes d'alevins se réfugient qui tentent d'échapper à des prédateurs .
Soudain, c’est l’envol brutal et lourd d’une cohorte de pélicans retournant à leurs pêches. Plus loin, le regard est attiré par un bizarre tronc très noueux qui remue ! N’est-ce pas étrange ?...
En réalité, c’est simplement un serpent arboricole qui s’enlace autour d’un palétuvier lui conférant en prime, une plus belle "écorce".
En somme, dans cet autre Eden, un démon qui prépare son affût !
*
Mais la grande curiosité de ce microcosme reste l'étonnant
périophtalme
dit " gobie-marcheur ",
plutôt sautillant d'ailleurs !
T rès original ce poisson qui sait résister à l'émersion,
en passant de la vase où il s'enfouit, à l'air libre, au gré de ses besoins alimentaires.
Ses secrets morphologiques:
de gros yeux globuleux, assez protubérants, placés très haut et multidirectionnels,
de courtes pattes-nageoires, nageoires ventrales spécialisées en ventouse ventrale, la capacité de stocker de l'eau dans sa bouche, pour ses branchies,
quand il sort de la vase et de l'eau afin de chasser les insectes
sur les racines des mangles.
Mais encore, il développe une autre possibilité de respirer par la peau.
Quel équipement...gadget !
Hélas ! Sans téléobjectif, impossible de le photographier depuis la pirogue d'autant
qu'on ne peut l'approcher car, très véloce, il plonge aussitôt dans la vase.

*
La barque a ralenti. Dans ces eaux mortes, elle glisse sur son erre.
Très affairés, des oiseaux limicoles, aigrettes, chevaliers et bécasseaux, picorent les grèves. Des milliers d’yeux surveillent notre lente progression.... (une intrusion dont il faut se méfier).
Nous ne disons rien mais nos regards scrutent au niveau des frondaisons, pour découvrir une trace active de cette abondante vie qui pourtant nous entoure mais se terre sous le masque végétal ou dans l'onde glauque. La gent ailée compte beaucoup d'autres espèces dont, entre autres, gonoleks de Barbarie, aigles pêcheurs, cormorans, gangas, flamants roses, calaos, jabirus, marabouts etc.
Soudain, en cette aube, un autre jacassement aigu rompt la trêve.

Au centre de la photo mais caché par les branchages d'un "mangle-chandelle",
le farouche gonolek à plumage rouge
chantait si bien.
Pour le découvrir, CLIQUEZ vite sur l'image !

Un alcyon, l’oiseau des présages pour les navigateurs, saute de branche en branche puis disparaît dans les frondaisons épaisses. A son tour, un grand rapace marin, genre balbuzard ou aigle pêcheur, fond pour arracher une proie argentée simplement en "caressant" l’onde. Quel habile pêcheur ...et moqueur !
Tam tam de brousse aérien, d’autres cris répondent dans le lointain
à ces avertissements.
Au faîte d’une épaisse frondaison, le même héron africain Goliath s’agite, déploie ses ailes et, altier, s’installe à nouveau en son attitude de consciencieuse vigie du chenal. Nous ne l’inquiétons guère.
Des chants d’oiseaux et des cris reprennent: la mangrove communique. Que de messages! Ici, on « surfe » au-dessus des cimes !
La vie de ce monde fermé a retrouvé son rythme, elle palpite à nouveau dans les palétuviers en désordre.

*
Tout à coup, au détour d’une anse profonde, à grands remous, une chasse se déclare dans les eaux de surface. Bien vite, nous identifions des barracudas car ces longs fuseaux d’argent n’hésitent pas à émerger totalement, hors de l’eau, jaillissant sur leurspuissantes lancées pour atteindre leurs proies, des sardinelles. Celles-ci giclent de tous côtés, en bien éphémères gerbes d’argent.
Ils les poursuivent jusque sur les bancs de sable, qui affleurent à peine, puis repartent en godillant vigoureusement de leur grande caudale.
Ici, la lutte pour survivre est incessante.
Patiemment, sur la grève, un vautour-crabier s'intéresse aux ucas: soudain, plus de crustacés à l'horizon!
Les conditions du milieu sévères qui règnent ici rendent les êtres d'autant plus prédateurs
qu’ils sont trop nombreux à chasser pour quêter leur nourriture.
Au pied des racines de mangles, des millions de larves, d’alevins, de poissonnets, de minuscules tortues se fixent ou se cachent au sein d’un véritable réseau de racines: un vrai filet de protection infranchissable.
Il s’y tricote naturellement de bizarres entrelacs qui servent aussi de supports pour coquillages dont huîtres de Joal et autre faune fixée .
Alors, dans ces labyrinthes troubles, les grands poissons deviennent maladroits pour se mouvoir et encore plus pour chasser avec succès.
Résignés, avant le bas des eaux, ils se tiennent embusqués à la périphérie de ce vrai garde-manger encore inaccessible: fermé pour cause de...marée !....
Instinctivement, ils savent qu'avec le reflux, des poissonnets seront obligés d’en sortir pour chercher ailleurs la nourriture qu’ils ne trouvent pas dans leur étroit refuge.
Ainsi, bon nombre d’entre eux seront éliminés.
A notre tour, nous traquerons leurs prédateurs avides maraudant au long des berges.

La pêche mesurée reste essentielle pour la population locale. Ici, pas de gaspillage. Le séchage des poissons sur des claies en permet la conservation.

*
La nature gère cruellement ses populations mais c’est ainsi, et dans l'ordre normal des choses, processus indispensable pour gérer le fragile équilibre du milieu vivant .

En cette partie plus large du delta, nous faisons une joyeuse rencontre avec ces sympathiques pêcheurs Niominka relevant leur filet.

*

Plus que jamais, on fustige l’intervention abusive de l’homme sur la planète bleue, sa mauvaise exploitation de régions qu’il a défigurées et, personne n’oserait dire le contraire tant cela ne semble toujours pas cesser.
Heureusement, comme de sublimes références, il subsiste encore ces paysages originaux, d’une rare beauté sauvage comme les mangroves, des eldorados inviolables pour plantes et animaux où, par le seul témoignage de leur flore complètement exubérante protégeant une faune, elle aussi, très riche et variée, tout semble toujours naturellement intact.

Avec un réel enthousiasme, ces villageois expriment qu'ils sont très heureux de nous accueillir et ce sera leur " évènement " du jour.

Affranchie de la tutelle humaine, ainsi s’épanouit anarchiquement la mangrove, impénétrable, multipliant ses infranchissables barrières végétales pour abriter, en son berceau, toutes les formes de vies marines, terrestres et aériennes.

*

En particulier, l’extrême frange végétale,
entre ces terres immergées et l’eau salée, où se développe le fantastique réseau de racines imbriquées de manière si complexe
seuls de petits poissons, "promesses de vie" peuvent évoluer sereinement
loin des prédateurs, y grandir puis quitter ce havre pour prendre, à leur tour, une autre place dans la chaîne alimentaire.

 


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