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Un jour où nous étions
quelques fous à bars !
A
l'instant, depuis notre observatoire, le beau
promontoire qu'offre cet énorme talus qui est la hune du terrien,
l'oeil scrute en vain la mer s'étendant de la grève
vers l'horizon. Il ne s'y passe rien. Nous en sommes étonnés
car l'heure matinale serait si propice à de belles traques
des carnassiers. Surprenante, cette inhabituelle sérénité
du paysage marin interpelle. L'atmosphère en devient pesante
car tout, et surtout ce grand calme participe à
à souligner l'inactivité des êtres vivants.
Pas
la moindre agitation dans les eaux de surface qui trahirait une chasse
et aucun poisson qui saute à la manière des muges. Rien
dans le ciel, aucun oiseau n'assure la veille pour battre le rappel
de la gent ailée au repos sur les rochers de Cabo Negro et
appeler à l'hallali.
Il
en va de même pour les humains et, malgré
l'heure, la petite agglomération blottie dans l'anse de M'Diq
semble
encore engourdie. Comme pour créer l'harmonie, la mer se repose
de ses
longs et réguliers balancements qui claquent: c'est bientôt
la fin de l'étale du
jusant plus faible en Méditerranée en dépit de
la proximité du Détroit de Gibraltar où les eaux
océanes jouent les intruses avec violence. Nous les appelons
" le courant " et le redoutons vers le Détroit. En
réalité, ce n'est qu'un modeste estran libéré
qui découvre encore ses trésors vivants traîtreusement
livrés aux convoitises des humains ou des oiseaux: de rares
bassiers aujourd'hui. Un crevettier indigène qui actionne prestement
son" ciseau " et des cueilleurs de moules ne choisissant
que les plus belles. Leur retour progressif vers la plage dérange
quelques oiseaux grappilleurs des grèves qui se livrent activement
au pillage d'un bon gisement de faune enfouie.
Baigné par les premiers élans du flot, l'immense patchwork
végétal ondule
doucement par les rubans de laminaires déchirés et des
goémons floconneux qui flottent à nouveau.
Progressivement, la mer reconquiert son domaine apportant soudain
plus de fraîcheur
marine dans l'air.
Antoine n'a rien perdu de ce spectacle et son silence n'était
pas
qu'admiratif de cette naturelle beauté du paysage marin. En
réalité, de tous les
pêcheurs de loups du coin, c'est bien lui le plus mordu pour
traquer ce
carnassier si justement nommé. Observant depuis cette éminence,
il est "l'homme de vigie du campement". Admirer la mer le
détend. Il la lit et la comprend bien. Rien ne lui échappe
et peut-être, un jour, l'entendra-t-on hurler: " elle souffle
" s'il aperçoit une de ces baleines qui hantent le secteur
pour mettre bas dans ces eaux chaudes.
En
Méditerranée, surtout au Maroc, on ne doit pas négliger
la notion de marées. Si faibles soient-elles, leurs mouvements
gèrent autant la vie de la faune marine et des poissons en
particulier.
J'observe
les réactions d'Antoine. Surveillant le ras du flot ou scrutant
le ciel, il promène son regard sur son secteur favori et à
l'instant, ne le quitte pas. Soudain, il ajuste ses jumelles. Il les
voit
enfin: " les fous sont là, ils tournent et piquent , on
y va! Allez, roulez jeunesse! "
On le prendra comme on veut mais, des fous, il en faut à la
pêche pour aller au plus vite, comme des fous de bars... sur
le site, où
les fous de Bassan
pêchent avant nous, en des piqués suicidaires.
Sur la "pointe des hélices", le hors-bord quitte
son mouillage: plein cap
sur....Omega! Nom de code, bien sûr, ruse de vieux Sioux des
mers pour brouiller
les pistes de la conversation( un loup Omega, pour les uns, c'est
"un loup qui a
tapé sur l'anguillon blanc, un traditionnel et, ici, un N°
2, bien sûr !... " ) En réalité, c'est
principalement
une virée sur la remarquable intersection de lignes que nous
avons tracée sur notre carte marine. Je dirai que c'est la
résultante de nos efforts à bien tenir nos carnets de
pêche. Une véritable synthèse d'observations notées
avec soin par la prises d'amers, entre autres, lors des captures qui
a fait quadriller avec succès le secteur Omega. Aujourd'hui,
le plus naïf pourrait pourtant y courir innocemment en suivant
simplement d'autres guides précieux....."à condition,
précise Antoine, de savoir ....qu'on pêche bien mieux
avec les oiseaux !"
Les chasses des carnassiers marins font partie des rythmes immuables
de la
mer, comme la marée qui en est la respiration. Les prémices
des "festivités" sont
annoncées dans les cieux: "c'est l'oracle des oiseaux!
affirme Antoine avec un peu de malice et d'humour.
J'y vois du bar qui tourne, comme pour rassembler le fretin. En fait,
tu
sais, l'artiste, durant la nuit, le banc de poisson-fourrage éclate
spontanément. Il
s'éparpille, par sécurité: se diviser pour mieux
pioncer, tu piges?..Dès l'aube, ces
millions d'écailles se rassemblent afin de former le grand
miroir vivant de
l'illusion. Une masse scintillante avec ses innombrables écaillures
qui palpitent à
l'unisson sous les rayons de Phoebus. Un truc magique, hyper efficace
Fils, un
vrai leurre à bar!.... pour l'éblouir. Quand le loup
fonce dessus, cette chimère
s'évanouit en un fantastique ballet sous-marin, qui éclate
et se disperse sur
plusieurs pistes, pour dérouter le chasseur frustré.
Il s'est planté ce coup-ci. Il s'excite davantage et fonce
un peu à
l'aveuglette, vers la surface où semblent fuir ces éclairs
plus brillants d'anchois et sardinelles, plus haut et vers la
lumière du ciel" !
A
présent, le léger Futura fonce de toute la puissance
de ses 25 chevaux marins. Sa
capacité planante se joue des creux et bosses du clapot que
la brise du matin a soudain levé. Peu nombreux, les grands
oiseaux tournoient patiemment et piquent à nouveau dès
qu'ils ont recadré la chasse -poursuite des bars cernant les
anchois.
Nous
observons que leur cercle se déplace, se retrécit. Impossible
encore de juger s'ils survolent le sec.
" Vise! ça pique vers les fonds jaunes."
En définitive, ce n'est qu'une sterne solitaire qui insiste
vainement.
I mpatiente mais dépitée, elle reprend vite de la hauteur.
Pour nous, cet éclaireur ne compte pas et d'ailleurs, imperturbable,
l'oeil sur le compas, je maintiens mon cap....vers les fous. D' autres
sternes,
en formation plutôt dispersée, ne nous "branchent"
pas.
Fous
de Bassan et fous de sprats ou d'anchois, de tout ce qui gicle hors
de
l'eau, en fuite désespérée, voilà d'autres
pêcheurs passionnés! L'instinct qui s'organise n'est-ce
pas une sous-espèce de l'intelligence. Par des signaux, qui
nous échappent, il guide parfaitement ce plus
grand oiseau de nos falaises qui exerce sa vigilance par groupe de
trois, quatre
individus, pour lire, d'en haut, les profondeurs bleues. La patrouille
s'active.
Cous tendus, à peine dirigés vers le bas,
à présent ils évoluent à moins de trente
mètres au-dessus de
nous: une formation superbe et silencieuse.
Soudain, l'éclaireur de pointe quitte l'escadrille: une longue
planée le place
presqu'au ras de l'eau. Fier, au port altier mais rendu cruel par
ce masque( et oui, il porte...un loup de carnaval! ), il
nous dépasse. Un jaune pâle éclaire la
tête et le cou de ce long corps en cigare, qui garde ses ailes
bien tendues; les
extrémités noires et triangulaires sont typiques comme
l'oeil clair, au regard
perçant: une touche de bleu souligne cette cruauté du
regard trop
fixe, quoi...fou ! En passant, il semble nous ignorer. Peu après,
il pousse un
" arrah " : colère, mépris ou bienvenue
?
A
présent, le bateau glisse doucement sur son erre. C'est imminent,
nous allons bientôt entrer en scène. Des remous de surface
semblent l'indiquer. Ces oiseaux sont à géométrie
variable comme notre Concorde. Planant avec élégance,
ils savent orienter le bec vers le bas, avant de piquer presque verticalement
comme une sagaie meurtrière. Dans un concert de criailleries,
les sternes apportent leurs notes discordantes qui altèrent
la solennité du moment.
J'ai préparé nos cannes courtes, très adaptées.Tout
à coup, la mer bouillonne: des remous se forment un peu partout,
des traits d'argent jaillissent dans la lumière et plongent
aussitôt devant les dorsales hérissées qui fendent
le flot. A leur tour, les oiseaux piquent dans le bouillon.
" Regarde ce kamikaze ! " : un fou, telle une bombe, fond
dans le flot; son profil tendu et ses pattes palmées lui assureront
une nage active parmi bars et anchois en conflit. De tous côtés,
ça plonge et ça gicle. C'est une véritable curée.
Cet instant est privilégié...et nous aussi qui devons
leurrer les loups avec nos poisson-nageurs argentés qui ont
vite remplacé les anguillons..! Ils vont se présenter
comme des anchois parmi leurs congénères qui savent
fuir, eux.
Mais,
notre traîne d'encerclement ne s'avère pas payante. Vaudrait
mieux pratiquer au lancer car ce sera peut-être la seule occasion
de vraie pêche de ce jour. Alors, la même frénésie
s'empare des deux pêcheurs. On change encore les leurres et
les cannes. Je coupe le moteur et confie le bateau au courant. Pêche
en dérive silencieuse à la rencontre des bars. Et, sans
nous gêner mutuellement, nous lançons la cuiller argentée
en éventail, pour mieux quadriller le secteur. Quelle foire
d'empoigne! Les premiers bars montent à bord.
Prudence, le triple solide déchire vite leurs lèvres
si fragiles: mon premier bar se décroche...sur le plancher:
il fait un raffut à ameuter les plus indolents. Bien asséné,
un coup sec de fishbate met fin à ce tam tam de la mer qui
précède
une inutile agonie.
Maintenant, c'est différent: la bonne odeur de marée
de ces bars qui palpitent encore, nos mains gluantes de mucus, ce
sang, les cris des oiseaux, les plongeons spectaculaires de ces grands
fous et l'excitation de ces... fous de pêche que nous sommes,
c'est une de nos meilleures réalités...l'épanouissement
d'une passion qui s'assouvit pleinement grâce à un peu
de technique et une petite
connaissance de cet autre univers: la mer de nos origines.
"
Ami, bouge un peu le bateau , la chasse se déplace vers la
balise; c'est trop calme d'un coup. Ils sont dans le courant; dépasse-les
un peu, puis tu vires et les contournes. Nous pourrons balancer de
face nos longues ondulantes dans le fretin qui arrive". Fatalement,
la manoeuvre, qui réussit, nous rapproche d'un redoutable "
clocher " émergent. Alors, il faut déjà
s'en méfier. Et puis, il arrive que les pros mouillent des
engins dormants par ici, des palangres.
La prudence nous guide. Les touches sont encore fréquentes
et ces loups-bars sont calibrés. Point de barsets dans ce secteur:
tous font la taille. Trois doublés assurent déjà
un joli panier: d'ailleurs, fille de la sagesse, la conscience souffle
de s'arrêter .....à des incorrigibles!...qui semblent
rester sourds à ses appels.
" Fantastique! Quelle pêche: dès que la cuiller
plonge, elle est happée voracement: la scalélite irisée
qui habille ses flancs explique ce succès ", déclare
Antoine.
Pour
ma part, j'imagine plutôt que, dans ces moments de folie, l'instinct
concurrentiel pousse les loups à se jeter sur tout ce qui plonge
à portée. Une cuiller découpée dans un
couvercle de boîte de cacahuètes ne rapporterait pas
"peanuts" mais bar, quand même. En d'autres cas, c'est
sûrement plus pointu.
" Le mastard!.. regarde la canne, elle travaille bien; mais où
il s'est planqué ce futé? Mince, il ne téléphone
plus comme avant. Problème, Antoine, problème; tu as
voulu bouger et nous voilà empêtrés dans des filins
de mouillage! "
Pour ce mastard, qui semble vraiment un solide orin de casier et point
un loup, je ne vais pas en rajouter et dire à mon ami... qu'en
ma qualité de capitaine de ce bateau ...j'aurais dû rester
le maître à bord( après Dieu, bien sûr
)et décider tout seul !... et que lui, aurait pu "ferrailler"
ailleurs que vers les flotteurs blancs! Je ne le ferai pas, nous sommes
une équipe ! Et, un témoin impartial aurait complété
l'analyse en notant que le pilote aurait pu, lui aussi, mieux apprécier
la force du courant tandis qu'en pleine euphorie, il avait été
aussi peu enclin qu'Antoine à faire baisser " la pression
" halieutique sur cette pêche miraculeuse.
Alors mon cher Antoine, des oiseaux et des hommes, dis-moi lesquels
étaient
" des fous à bars ", ce jour-là ?..........
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