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Royale
rencontre avec Ourata la Belle...
...aux sourcils d'or

Bien
que passionné par le bateau que je venais d'acquérir
et qui alliait l'avantage de la promenade à celui de la pêche,
j'aimais m'intéresser aux techniques de pêches du bord.
Pour cela, je déambulais parfois pour rencontrer ceux qui les
pratiquaient régulièrement. J'avais remarqué
que l'un d'entre eux ne venait que le samedi pour se détendre
et...pêcher. Sûrement pour oublier ses
soucis professionnels et l'agitation de Tanger. Et
donc, il n'aura pas fallu trop de nouvelles lunes pour devenir l'ami
de Juan, cet argentin égaré en pays méditerranéen,
et plus tard son complice pour de mémorables parties de pêche
à la daurade, au coucher du soleil. En
effet, ce jour-là, après quelques heures de traîne
au loup, ayant "oublié " mes cannes au râtelier,
je me promenais donc
sur la longue plage de sable doré, quand je l'aperçus.
Il pêchait et alors notre rencontre reste bien
le fruit de mon étonnement du fait du
caractère insolite du spectacle qui accrocha mon regard.
Plantées dans leur pique, 4 cannes étaient dirigées
vers l'horizon encore flamboyant, mais, par leurs lignes tendues,
seulement deux d'entre elles paraissaient vraiment en pêche,
tandis qu'on s'affairait autour des autres....à partir d'un
bateau, qui piaffait dans le ressac.
L'homme mûr venait de placer le dernier appât. Les anses
de pick up des
moulinets ayant été relevées, deux jeunes garçons
en tiraient très
précautionneusement les lignes, délicatement lovées
sur le plancher.
Dès qu'ils furent prêts à prendre le "petit
large", ils s'activèrent, à légers
coups de rames, faisant glisser le bateau le plus discrètement
possible, au-delà des légères ondulations d'un
flot redevenu paisible après le fameux coup de tabac des jours
précédents, dû au vent d'Est assez fréquent
dans la région. "Mais qu'allaient-ils donc faire dans
....ce bateau" ?.. aurait marmonné un autre!
Bientôt, je compris tout de ce surprenant manège et la
saine curiosité du jeune pêcheur, que j'étais
alors, fut enfin satisfaite: ces petits marins attentionnés
étaient des "livreurs d'appâts" ! Leur père
connaissait la présence d'un véritable gisement de grosses
bucardes épineuses révélé lors d'une plongée.
Or, ces lourds bivalves bombées, à côtes crénelées,
figurent à la carte, parmi les suprêmes friandises dont
"la royale" raffole. Autant dire, un fameux objectif à
bien cibler pour pêcher
la superbe Ourata,
soit la daurade royale (sparus aurata ) à la gueule pavée.
H élas, ces coquillages filtreurs, qui se plaisent dans le
sable granuleux, étaient vraiment hors de portée du
meilleur lancer. Et alors, il était évident que ce coin
devait concentrer bien naturellement ces superbes sparidés
au-dessus de leur garde-manger.
En somme, c'était une vraie " mine de belles écailles
", et quelle bonne fortune pour un pêcheur passionné
par ce poisson noble ! Du coup, ne pas trouver le moyen d'y déposer
un appât affriolant eût presque été un péché
halieutique! Mais ce moyen astucieux d'y parvenir pour
y déposer l'appât piégé avait été
trouvé génialement.
Ourata se montre assez éclectique dans son régime alimentaire.
Juan le savait bien.

Si
ses molaires ne répugnent pas à broyer les grosses coquilles
d'huîtres, bucardes, amandes etc. pour autant, elles ne dédaignent
pas certains gros annélides comme ces gros et longs vers de
Tanger qui faisaient partie des "provisions" du WE !

A
présent, bien vives, les esches déposées en douceur
s'agitaient sur le substrat coquillier. A la faveur de la nuit, quelques
beaux poissons viendraient bien s'intéresser aux siponcles
enfilés sur les solides hameçons 2/0; un mets délicat,
royal, si j'ose dire ici, pour une croqueuse de coquillages laquelle,
pour autant, ne dédaigne pas ces gros vers marins bien dodus,
si fameux pour la tenter, et que nous appelons familièrement:
bibis.
C'était donc cela cette botte secrète, la fine et habile
stratégie, par laquelle maître Juan, confortablement
installé dans son fauteuil pliant, s'assurait les plus
belles captures de la plage longue, en contemplant le toit constellé
des cieux. Bercé par le ressac, enivré par les senteurs
fortes des lentisques et de l'iode marin, il vivait un bien-être
total. Il se laissait aller à de douces songeries halieutiques,
de cette nuit d'été, pleine d'écailles argentées
et mêlées de l'or le plus fin: il devinait l'ornement
riche qui ceint le front abrupt de la royale et lui donne un peu sa
noblesse.
Il était déjà parmi ses daurades, l'ami Juan:
il en imaginait l'approche discrète, par petits groupes épars
de 3 ou 4 belles femelles délaissant l'herbier de posidonies,
ce grand jardin marin, pour les petites fosses côtières
que la dernière tempête avaient remodelées. Il
savait combien le site était excellent, après le réchauffement
des eaux: c'était le garde-manger permanent de ces chipoteuses
au profil abrupt. En somme, leur passage obligé. Il devinait
leur lente prospection au ras du fond, les bouches lippues flairant
les proies, découvrant soudain l'intrus odorant qui se tortille.
Quelle aubaine!
 
Soudain,
avec tout son sens de l'eau et sa parfaite connaissance des moeurs
des poissons, il raconta la mer avec un réel plaisir, sans
se faire prier, à moi, cet inconnu pressé d'engager
le dialogue avec un tel expert ès -daurades. Très affable,
ce brave homme, qui n'était point avare de son immense savoir,
avait su confier toutes ces petites choses qui soulignaient son sens
de l'eau et sa générosité.Tout en l'écoutant
attentivement, je ne pouvais m'empêcher d'observer les extrémités
des scions, révélatrices de ces moindres chipotages
de fond qu'il savait si bien décrire.
J'étais pressé d'assister à un "départ",
un vrai qui couche parfois brutalement certaines cannes au frein de
moulinet mal réglé.
Soupçonnant mon impatience, que des questions trop précises
ne parvenaient à dissimuler, il s'attachait à évoquer
la première et si nécessaire vertu du pêcheur,
la patience qu'il incarnait avec une aisance naturelle.
Il racontait les errances de ces poissons dont la zone de chasse comprend
des secteurs variés, les jalons de son itinéraire quotidien:
, il me rappelait la vertu essentielle du pêcheur, cette patience
qu'il incarnait avec grande aisance. Il m'expliquait aussi que les
daurades ont une zone d'errance éclatée en plusieurs
secteurs
Ici,
l'embouchure du petit cours d'eau leur offre une autre pitance, des
alevins mais aussi des bivalves comme les donax ou haricots de mer
des sables mous. L'herbier, lui, offre mille ressources avec sa riche
microfaune fixée, mais aussi, de petites algues qui plaisent
parfois à la "belle aux sourcils d'or", ainsi nommée
pour ses yeux à iris d'or. Quant aux petites clairières
de sable, ces " blancs " des profondeurs bleues, qui succèdent
au platier rocheux, ce sont des oasis où la subsistance ne
manque pas.

Et pendant ce temps, les lignes pêchaient.
" La daurade est très méfiante: l'appât saisi
ne signifie pas une capture assurée; elle goûte et, indécise,
mâchonne pour mieux identifier sa proie, elle manque vite de
confiance et peut tout recracher, dit-il en désignant une ligne
qui semblait soudain s'activer. Je donne un peu de fil; il ne faut
pas qu'elle se sente tenue en laisse par une ligne trop tendue et
qui lui résiste.
Mange ma belle, si fidèle puisque tu es enfin venue au rendez-vous;
gourmande, tu grappilles et te délectes au clair de lune. Avale
cette bonne bouchée"! Le fil avait repris du mou, les
esprits, eux, étaient encore plus tendus. Je vivais déjà
une autre pêche que je découvrais, à petites doses,
dans le meilleur manuel somme toute, celui de l'expérience
vécue, au grand balcon de la mer....aux côtés
d'un maître si modeste.
Lui vibrait autrement: son invitée était là.
Cette rusée "marchandait" ! Soudain, il eut le geste
ample et sec à la fois, que la fine technique appelle: ferrage...raisonné
et opportun. .
Alors, à son tour, la canne montra qu'elle avait du nerf. Le
pêcheur était bien en ligne avec un poisson rageur, combatif,
qui chercherait refuge vers le premier caillou-abri et coupeur de
fil. La Royale obligeait déjà le blank à la saluer
respectueusement....cette Majesté!
Le frein, qui stridule aux sollicitations répétées
d'une belle endiablée, apporte une note sonore, très
métallique au décor; cette harmonie si mécanique
ajoute une autre mesure de la force du poisson.
Cela galvanise aussitôt celui qui se mesure à l'animal
marin. Il essaye d'avoir confiance en tout: lui, avec son énergie,
son fil souple et résistant, son moulinet qui rend du fil,
juste ce qu'il faut et comme à regret, son montage aux noeuds
bien réalisés et testés. Mais aussi, cet arc
superbe qu'est la canne avec sa puissance progressive.....Cependant,
en face, se trouve la "gueule pavée" capable de broyer
les coquillages avec ses vraies meules disposées en 4 rangées
latérales.... et ses incisives frontales.
Le poisson se montre retors et rusé, croyez-moi !
Alors,
rien n'est joué: qui gagnera?
Tout cela est sûrement le film des pensées qui m'assaillent.
Pour sa part, imperturbable, Juan engrange plus de fil, redresse sa
canne, noie doucement lepoisson, le couche sur le flanc, et, exploitant
le faible flot, échoue enfin, sur la grève écumeuse,
le superbe sparidé vaincu et arraché à son univers.
Ses vains soubresauts ne lui permettront pas de retrouver l'élément
liquide, source de vie, au goût de sel et d'iode.

Ce
soir-là, trois belles "Ourata" vinrent au-rendez-vous
du bon pêcheur
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